Mon dernier billet

1 + 1 = 3

 

Le 8 septembre 2026.

Il est de ces êtres qui, en s’additionnant, acquièrent une dimension autre. C’est ainsi que j’ai toujours observé et admiré le couple que formaient Suzanne et Louis Nucéra : chacun existant à la fois en soi et à deux, en un tout évident et indissociable, comme fruit magique d’une fusion.

En ce 29 juin 1958...

« Sur la plage, tout est paisible. C'est l'heure de la sieste. Sous son parasol, une jeune fille repose, abandonnée. Elle a oublié qu'on puisse l'observer. Elle n'en est que plus belle. (…)

La jeune fille s'étire avec cet art si rare de savourer l'instant. Un chat n'eût pas fait mieux. Ses yeux s'ouvrent. Ils sont noirs. Très grands. (…)

Ses gestes pour ranger les cheveux, leur épargner illusoirement le contact de l'eau, respirent la grâce. Ses bras sont déliés, ses doigts effilés pianotent. Derrière la tête, une mèche leur échappe. Elle tend la nuque, se penche en avant. Des jambes élancées, tout en long musclées, donnent de l'aristocratie à un être. Mais que de noblesse dans une belle nuque qui dégage bien la tête. (…)

Debout, son corps joue de la beauté en virtuose. Elle est grande, son maillot blanc contraste joliment avec sa peau ensoleillée. (…)

Comment nous sommes nous retrouvés attablés devant deux limonades ? Elle s'était levée, avait ramassé ses affaires et s'était dirigée vers les cabines. Quand elle sortit de la sienne, j'étais tout habillé, prêt à l'aborder. Par quel miracle m'y suis je résolu ? Je me le demande, moi qui n'ai pas grande compétence en la matière. (…)

Nous avons parlé. (…)

Elle s'exprimait avec douceur et cette douceur me paraissait une force. Elle m'offrait beaucoup de délicatesse et de rêve. (…)

Elle dit qu'elle avait un chat, Pompon, qui jouait avec ses cheveux, le soir, quand, pelotonnée dans sa solitude, elle avait de la peine ; il la consolait. Je lui parlais du mien, Caruso, au miaulement de stentor. Nous marchions tout près l'un de l'autre. Pencherait-elle sa tête sur mon épaule ? Sa peau était chaude de soleil. Elle sentait l'abricot. Elle était bien tentante. (…)

Alors commencèrent des temps heureux puisque nous étions souvent ensemble. À midi et le soir j'allais la chercher au bureau. Le samedi après-midi, le dimanche, nous sortions. On se promenait, on se baignait ; on apprenait à se connaître. Parfois nous nous arrêtions devant le kiosque à musique (...) Le premier rendez-vous recommençait. »

Ainsi Louis raconte-t-il la rencontre de Jean et Mireille, dans Le kiosque à musique, en 1984. Et, comme Mireille deviendra le port d’attache de Jean, Suzanne deviendra celui de Louis. Suzanne évoquée si fréquemment : Suzanne chez eux à Montmartre ; Suzanne lors des rencontres avec Brassens, Cocteau, Kessel ; Suzanne citée pour son absence même, lorsque en voyage pour son métier.

Suzanne/Mireille confiante dès le premier jour : « Un jour, peut-être, tu seras publié, suggérait-elle. C'était une phrase de foi, timidement prononcée. »

Suzanne/Mireille répondant aux multiples mots d’amour de son Louis/Jean :

« Mon Jean,

La vie nous change... On essaie de s'améliorer… Mais je suis loin de mériter tes égards ta gentillesse... L'homme qui adore écrire perce en toi : tu bâtis ta réalité et non celle qui existe. Tu m'idéalises... Ce que je trouve extraordinaire c'est que l'intimité, la promiscuité quotidienne n'ont pas usé notre amour. Mais est-ce bien vrai en ce qui te concerne ? Ne mens-tu pas afin de ne pas me peiner. Je ne te pèse jamais ? Les êtres se plaignent fréquemment de leur condition, de leur destinée, de leur époque. Moi, je ne me plains de rien. Au contraire. J'ai reçu de tels coups du sort que je crains sans cesse des retours de bâton. Les blessures, ça persiste. Alors tout me paraît trop beau. Est-il possible que les fées Carabosse m'aient oubliée ? Je voudrais être digne de toi car si l'on aime quelqu'un, on souffre de lui trouver trop de défauts. Tu dis : « Quoi que je fasse ma femme est toujours plus gentille que moi. Nous nous livrons à ce match depuis des années. Elle gagne constamment. » Sornettes ! Ou tu me flattes, ou tu te moques. Mais je te pardonne.

Un petit bouquet de pois de senteur pour toi, des trèfles à quatre feuilles pour nous deux et des guirlandes de caresses.

Mireille

P.S. Quand je pense qu'on a toujours quelque chose à se dire et qu'en plus on s'écrit ! »

Suzanne malicieuse, comme le narre Louis :

« J’écris ces lignes dans le silence de la nuit, à Montmartre. Suzanne dort. Interrogée un jour pour une émission de radio, elle lança cette boutade : « Je suis mariée à un dos. » Elle voulait dire qu’au réveil jamais je n’étais à son côté : elle me voyait, dos à la chambre, penché sur mon bureau. »

En ce jour d’adieu à Suzanne, comment ne pas penser qu’enfin, vingt-six ans après leur funeste séparation, la magie a opéré à nouveau, recomposant l’indissociable ?

 

Voir tous mes autres billets : cliquer ICI

Tic-Tac

Le 21 mai 2017.

L’horloge du Théâtre Niçois de Francis Gag cessera sa course dans quelques heures. Notre dernière création, Lou relori, sombrera dans les couloirs du temps. Au cours de nos plus de quatre-vingts ans d’existence, nous en avons connu, des projets, des rassemblements, des réussites souvent, des aventures surtout !

Au moment de tourner une de ces nombreuses pages, je m’interroge. Pourquoi, en cet instant, cette déjà-nostalgie ? Pourquoi cette vague tristesse ? Pourquoi cet indéfinissable malaise alors même que nous n’avons pas failli, que nos personnages et nos situations ont vécu, que nous avons porté de la joie à des centaines de spectateurs venus en confiance ? Pourquoi ce « matagon » sur l’estomac quand nous tous qui avons créé, avons une fois encore accompli dignement notre mission ensemble ?

Plus largement, pourquoi cette activité de loisir si banale, pratiquée par des dizaines de milliers de théâtreux amateurs, occupe-t-elle tant de place dans ma vie ? Tant de nuits à écrire, tant d’heures à concevoir, à écrire, à réfléchir, à organiser, à mettre en forme, à mettre en ligne, à communiquer, à apprendre, à télephoner, à répéter, à empiéter sur le reste de ma vie, à… que sais-je encore ? Pourquoi tant de ferveur et tant d’engagement à chaque fois, et ce depuis des dizaines d’années ? Pourquoi cette fébrilité, toujours ? Pourquoi tant de difficulté à garder une distance que je parviens par ailleurs à conserver dans tous les pans de ma vie ?

Et si je devais arbitrer entre mes multiples activités, pourquoi le choix serait-il si simple ? Pourquoi choisirais-je si évidemment d’écrire, de mettre en scène et de jouer ?

Parce que, pour praraphraser Hitchcock, le théâtre c’est la vie, c’est ma vie, un peu, beaucoup…

Jamais je ne serai professionnel. Jamais je ne vivrai du théâtre. Jamais je n’aurai la prétention d’être dépositaire de ce talent que je reconnais et estime tant. Mais faut-il cela pour aimer ? Doit-on être beau, riche et puissant pour aimer ?

Le théâtre, c’est la vie, une partie de ma vie, d’évidence. Parce que c’est lorsque je crée des personnages, des situations, que je vis intensément. Est-ce seulement compréhensible ? Comment l’éphémère peut-il perdurer, si futile, si négligeable, si fait d’instants et d’émotions superposées, emboitées, empilées, entremêlées, imbriquées, accumulées ?

La question n’est pas là. Se pose-t-elle-même ? Est-il besoin d’expliquer - voire de justifier - l’émotion ?

Le rideau tombera dans quelques heures et la déjà-nostalgie, immédiatement, sera nostalgie, passagère, partagée. Et peut-être (en matière de création, tout est peut-être) ce même rideau se relèvera-t-il un jour, bientôt, plus tard.

(Photo Jean-Pierre Fouchy)

Partager