De la vie heureuse
Le 24 février 2015.
"Nous n'avons pas un temps trop court, mais nous en perdons beaucoup. La vie est assez longue, on nous en a donné une durée assez grande pour achever les plus hautes destinées, si nous l'employons toute à bon escient (...) Non, ce n'est pas qu'une vie brève nous soit impartie, c'est nous qui la rendons telle ; nous ne sommes pas indigents, nous gaspillons. Si des richesses immenses, royales, échoient à un mauvais maître, elles seront dilapidées en un moment ; en revanche, même si elles sont modestes, lorsqu'un bon dépositaire les reçoit, elles s'accroissent à l'usage. De même, pour celui qui sait l'employer, la vie couvre une longue distance."
De vita beata, De la vie heureuse, Sénèque (4 av. J.C. - 65)
Pourquoi donc citer Sénèque pour ce premier billet ? Quelle drôle d'idée, me direz-vous ! Pourquoi ne pas évoquer plutôt Nice, ses traditions et la langue niçoise ou bien le théâtre ? Vous seriez plus légitime et donc plus pertinent... Peut-être, en effet. Mais les billets tels que ce premier, je les commettrai au gré de mes lectures, de mes envies, de mes humeurs éventuellement, de mes rencontres aussi. Je n'exclus pas d'y aborder mes projets comme j'envisage même d'y partager mes enthousiasmes ou déceptions.
J'ai trente-sept ans et je les aurai toujours
Le 1er novembre 2015.
Né en 1963, j’ai trente-sept ans et je les aurai toujours. Si, si !
En ce 1er novembre jour anniversaire, (du latin annus-année et versus-participe passé de vertere-tourner), je fais une fois encore la même observation : le temps s’est arrêté. Dans ma plus tendre enfance, l’an 2000 était en perspective, la perspective de mes trente-sept ans, comme un objectif à atteindre.
L’art presque perdu de ne rien faire
Le 13 juillet 2015.
Ce lundi 13 juillet, je marche pieds nus : je ne travaille pas. Traversant mon salon, une voix chaude, posée, presque envoûtante, capte mon attention. J’ai juste le temps de comprendre qu’il s’agit de l’AcadémicienDany Laferrière, évoquant pour l’émission Un livre un jour son ouvrageL’art presque perdu de ne rien faire.
Le titre m’interpelle, éclatant de vérité. Je maîtrisais cet art, au grand dam de mon entourage, parfois. Je l’ai perdu, je le sais. Que dit donc Dany Laferrière, qui m’ébranle autant ? Ceci :
« C’est un monde où l’on vous pousse dans le dos et où l’on ne sait même pas où l’on va. »
Le tumulte du monde
Le 28 décembre 2019.
« Non, le cœur ne se nourrit point dans le tumulte du monde. » Voici ce que, dans La nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau fait écrire à Saint-Preux dans une de ses lettres à Julie.
Paisiblement assis dans un fauteuil au pied du sapin, je ressens profondément cette pensée, dans la sérénité de la montagne. Il est curieux de constater combien, lorsque nous trouvons le temps de regagner notre havre en altitude, la même sensation nous saisit systématiquement : le temps se distend, de nouveaux rythmes de vie s’imposent à nous – nous parvenons même à ne rien faire ! - et nous goûtons davantage encore la chance de notre bonheur. Alors, me dis-je dans mon fauteuil, pourquoi ne pas nous échapper plus souvent de ce monde tumultueux ? Pourquoi ne pas décider, tout simplement, d’un mode de vie différent, plus équilibré et plus sage, finalement ?
Trois semaines
Le 7 avril 2020.
Trois semaines aujourd’hui. Trois semaines de confinement.
Nonobstant les contraintes, nonobstant l’inquiétude pour mes proches, mes amis et compagnons de route, nonobstant les incertitudes sur le monde à venir, nonobstant les engagements à respecter, nonobstant le soin à prendre de ceux qui souffrent, j’ai goûté ce temps.
Parce que le temps est bien une notion essentielle : issue du latin écclésiastique septimana, la semaine représente cette période de sept jours qui règle le déroulement de la vie religieuse, ensuite professionnelle et sociale. Elle règle le temps, parce qu’elle est rythmée d’habitudes, d’obligations, de traditions, de plaisirs et d’ennuis, de hauts et de bas, d’agitation et de calme… Et en ce temps de confinement où la semaine pourrait très bien compter quatre jeudis, nous touchons paradoxalement aux confins du temps : tout est lissé, plus de jours avec ou de jours sans, plus question d’en perdre ou d’en gagner. Alors que tant de nos concitoyens sont dans l’urgence, des soins, des traitements, de l’organisation, pour nous confinés il convient au contraire de prendre le temps.
Un mois plus tard
Le 22 avril 2026.
Un mois aujourd’hui que les électeurs niçois ont décidé de ma nouvelle vie. Leur choix, démocratique, met un terme à douze années d’engagement citoyen et politique. Je savais dès le premier jour que cela n’aurait qu’un temps. Dont acte.
Le temps, voilà bien ce que je ressens comme le plus marquant des changements depuis un mois. Il n’est plus le même. J’ai l’impression paradoxale de mieux le maîtriser et à la fois de moins en dépendre. Je l’utilise à mon gré : les contraintes, avec lesquelles je cohabitais, sont désormais elles que je me choisis.
A dire vrai, j’avais un peu peur du vide. Une telle densité de vie(s) pendant si longtemps ne pouvait laisser place qu’au vide. Erreur d’analyse. Cette vie faite de rencontres, de réunions, d’événements, de gestion de projets, de résolution de problèmes, d’imprévus, de tensions, de satisfactions, de fiertés, cette vie que j’ai tellement aimée, cette vie-là use, lentement et sûrement. Et le soir même du scrutin, me posant enfin très tardivement, j’éprouvai un sentiment triple : d’abord la déception, bien sûr, de ne pas avoir l’opportunité d’exercer un nouveau mandat municipal assorti des nouvelles responsabilités passionnantes qui m’étaient proposées ; la reconnaissance, ensuite, d’avoir eu la chance de vivre ces douze années si fortes ; l’apaisement, enfin, que je n’attendais pas, dont je ne ressentais d’ailleurs pas le besoin.
Assis face à ma femme, je verbalisai cette sorte d’allègement soudain. Pas un soulagement, non. Plutôt la conviction qu’une nouvelle vie commençait et que les charges changeaient désormais d’épaules. Je n’éprouvai ni regret, ni rancœur, ni remords. Fier de ce que j’ai pu accomplir, sans trahison et avec dignité, je mesurai à cet instant ma sérénité : je pourrais marcher dans Nice tranquillement, je pourrais, devant mon café, lire Nice-Matin sans appréhension puis ouvrir ma messagerie sans inquiétude.
Les jours qui suivirent me permirent de dire mon estime et ma gratitude à ceux avec qui – et grâce à qui - j’avais œuvré pour le bien public. Je garderai de cette période l’émotion des regards, des mots, des embrassades, des messages reçus.
Ma nouvelle vie, donc, sera, là encore, multiple : théâtre (en commençant par Campanerìa en mai), lecture, écriture (des projets en tête ou entamés de longue date), marches à Beuil bien accompagné, découverte de nouveaux vins, entretien du potager administré par Claire, apprentissage de la clarinette démarré pendant le tourbillon de ces derniers mois, week-ends en Italie (surtout), vie en famille, repas et rencontres amicales, plongées dans les archives (fournies) de mon grand-père… Et puis, peut-être, dans une forme encore à définir, un partage de mes expériences nouvelles avec qui voudra bien entendre parler, de lecture(s), de vin, de musique, de bon repas, de films, de paysages, de culture niçoise et de tout ce qui me passera par la tête.
A bientôt donc, joyeusement.