Mon dernier billet

Soyez sages

 

Le 17 novembre 2022.

En ce 17 novembre, journée de la philosophie, qui se définit étymologiquement comme l’amour de la sagesse, me prend le sage désir d’écrire le présent billet. Nullement philosophe, j’éprouve en revanche une grande admiration pour certains d’entre eux. Parmi tant de sujets abordés, ils se sont notamment attelés à s’interroger, à nous interroger de tous temps sur l’éducation. Ce thème est majeur pour l’individu et pour la société, il me concerne en tant qu’homme, citoyen, parent, enseignant et élu local.

Dès l’Antiquité grecque, se sont opposés les idées des sophistes et celles de Socrate.

L’enseignant sophiste recherchait l’efficacité à court terme et l’intégration rapide de l’élève dans sa société. Par son aptitude à l’argumentation, par son éloquence, celui-ci acquerrait ainsi pouvoir, enrichissement et notoriété.

Socrate, lui, œuvrait plutôt pour un enseignement auquel l’élève guidé contribuerait, par son propre questionnement, par le dialogue interne et par l’acquisition de son expérience personnelle, transposée par lui-même du particulier au général. Il saurait distinguer seul le bien et le mal.

Rousseau, bien plus tard, s’inscrivit dans cette lignée : « Rendez votre élève attentif aux phénomènes de la nature, bientôt vous le rendrez curieux ; mais pour nourrir sa curiosité ne vous pressez jamais de la satisfaire. Mettez les questions à sa portée, et laissez-les lui résoudre. Qu’il ne sache rien parce que vous le lui avez dit, mais parce qu’il l’a compris lui-même. »

Cette opposition entre sophistes-utilitaristes et socratiques-humanistes (!) est toujours d’actualité. En matière d’éducation et d’enseignement, en effet, se pose la question du sens. Pourquoi ? Pour quoi ? Le système éducatif doit-il seulement viser l’accumulation de connaissances que l’élève réutilisera (recyclera ?) avec pertinence à son unique profit ? Doit-il élargir ses ambitions ?

Selon Erasme, « L’homme ne naît pas Homme, il le devient. » Le rôle de l’éducateur apparaît alors fondamental : éducateur autant qu’enseignant, il conduit l’élève vers l’âge adulte et vers son accomplissement.

Quant à Rabelais, qui prône par ailleurs l’harmonie du corps et de l’esprit, il fait lui aussi dire à Gargantua, dans une lettre à son fils Pantagruel, que « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. » Le disciple doit apprendre, certes, mais en conscience, en s’interrogeant à partir de ce qu’il sait être.

D’ailleurs, « Savoir par cœur n’est pas savoir », affirme de son côté Montaigne, qui complète : « Qu’il ne lui demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance ; et qu’il juge du profit qu’il aura fait, non par le témoignage de sa mémoire, mais de sa vie. » Il illustre enfin son regard sur l’éducateur d’une métaphore mellifère : « Les abeilles pillottent de çà de là les fleurs, mais en font après le miel, qui est tout leur ; ce n’est plus thym ni marjolaine. » Le précepteur vu par Montaigne est total : enseignant, éducateur et formateur. Cette vision à long terme est évidemment conforme à sa conception même de l’être humain : « Il n’est rien si beau et si légitime que de bien faire l’homme et dûment. »

Haute idée de l’homme pour Blaise Pascal aussi, selon qui : « Toute notre dignité consiste donc en la pensée. » Et là encore, une métaphore universellement connue : « L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau suffit pour le tuer. Mais quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et (sait) l’avantage que l’univers a sur lui ; l’univers n’en sait rien. »* Cette grandeur nous oblige, nous adultes. Elle nous impose un devoir et une exigence, tant envers nous qu’envers nos jeunes.

Aristote, fondateur du Lycée, considérait l’éducation comme la formation de citoyens justes. Platon avant lui voyait en eux les gouvernants de demain. Si je partage ces visions, je mesure combien elles sont idéalistes. Notre société offre un système éducatif certes ambitieux mais écartelé par des injonctions contradictoires : financières, matérielles, juridiques, morales, médiatiques, politiques… Elles sont évidemment liées à ce qu’est notre société : réactive, violente, multiforme, rongée par les outils numériques, offrant d’immenses possibilités, confortable pour beaucoup mais terrible pour beaucoup aussi.

L’Education nationale, qui doit faire face à cela – et pas seulement, malheureusement - s’appuie sur le Code de l’éducation :

L’article L121 affirme les principes selon lesquels : « Les écoles, les collèges, les lycées et les établissements d'enseignement supérieur sont chargés de transmettre et de faire acquérir connaissances et méthodes de travail. »

De même, l’article L122-1-1 définit les objectifs et missions suivants : « La scolarité obligatoire doit garantir à chaque élève les moyens nécessaires à l'acquisition d'un socle commun de connaissances, de compétences et de culture […] Le socle doit permettre la poursuite d'études, la construction d'un avenir personnel et professionnel et préparer à l'exercice de la citoyenneté. »

Enfin, l’article L122-4 : « L'Etat assure ou encourage des actions d'adaptation professionnelle au profit des élèves qui cessent leurs études sans qualification professionnelle. »

Dans ce code, des principes, des objectifs, des missions louables : de l’éducation et de la réussite pour chacun mais aussi pour le bien de la collectivité. Au quotidien, en revanche, quand les ambitions se confrontent à la réalité, les choses se compliquent pour l’enseignant : diversité des niveaux, des contextes sociaux, culturels et familiaux, manque de temps, classes surchargées… Il lui appartient alors de s’adapter et « d’observer sans cesse » (P. Meirieu), pour permettre à chaque élève de progresser, de trouver sa place et de se trouver lui-même, alors qu’il n’est pas nécessairement conscient de l’enjeu.

N’hésitons pas, en conséquence, à les inviter à être sages.

Soyez sages, les enfants, suivez donc le conseil de Boileau :
Soyez plutôt maçon, si c'est votre talent,
Ouvrier estimé dans un art nécessaire,
Qu'écrivain du commun et poète vulgaire.

Soyez sages, les enfants, suivez donc le conseil du laboureur de La Fontaine :
Travaillez, prenez de la peine.

Soyez sages, les enfants, entendez donc les regrets de François Villon dans son Testament, après une vie d’errance :
! Dieu, si j’eusse étudié
Au temps de ma jeunesse folle
Et à bonne mœurs dédié,
J’eusse maison et couche molle,
Mais quoi ! je fuyoie l’école
Comme fait le mauvais enfant ;
En écrivant cette parole,
A peu que le cœur ne me fend.

Un jour, peut-être, devenu hommes et femmes épanouis, riches de votre enseignement et de votre propre réflexion, pourrez-vous affirmer comme Montaigne : « Pour moi donc, j’aime la vie. »

Voir tous mes autres billets : cliquer ICI

Confinement, douleur et création

Le 6 mai 2020.

Confinement, douleur et création

Cinquantième jour de confinement. En temps normal, j’aurais parcouru près de trois mille kilomètres, assuré plus de cent heures de cours, assisté à une vingtaine de réunions, reçu une soixantaine de personnes, participé à une dizaine de répétitions de théâtre, lu cinq ou six livres.

Cinquantième jour de confinement et je n’ai quasiment pas roulé, j’ai dispensé mes cours de chez moi, j’ai assisté à une quinzaine de visioconférences, je n’ai reçu personne, j’ai annulé les répétitions de théâtre et les représentations correspondantes, j’ai lu abondamment.

Mes deux seules sorties m’ont amené urgemment en consultation chirurgicale : un genou douloureux depuis plusieurs mois, qui devait être opéré. Qui à ce jour n’a toujours pas pu l’être, confinement oblige. Lorsque le temps sera venu de regarder cette période avec recul, je crois que je conserverai à l’esprit ce compagnonnage avec ma douleur. Oppressante, épuisante, elle a transformé la traversée d’un long tunnel en une randonnée de montagne : variations d’intensité, souffrance et répit, vif soleil et ciels noirs, abattement et enthousiasme.

Immobilisé par nécessités, j’ai donc pris le temps, presque tenu par une obligation d’ordre moral, comme si j’aurais eu honte de ne pas mettre à profit cette liberté statique imposée. Au-delà donc de la continuité à assurer en matière professionnelle et politique, sur le fil rouge de ma douleur je pouvais imaginer, projeter, créer. Dont acte.

D’abord d’interrompre le projet théâtral en cours, alors même que tout était en cours de finalisation : costumes, décors, visuels, communication notamment. Le reporter à décembre. Réfléchir ensuite à ce que pourrait être la prochaine création. Pourquoi pas une pièce à sketches, un peu comme ce que l’on pouvait voir dans le cinéma italien des années soixante et soixante-dix ? Vif, malicieux, caustique, drôle. L’idée est alléchante : possibilité d’aborder divers sujets ou bien le même en différentes époques, obligation d’une écriture percutante, répétitions facilitées, des rôles à proposer à chacun des trente comédiens de la troupe… Je creusai donc.

Comme toujours, l’inspiration venue d’Italie est favorable à la création nissarde, ce que l’histoire explique naturellement. Ainsi, sur les conseils avisés de mon complice metteur en scène, je me procurai quelques films tels que Les monstres ou Les nouveaux monstres, de Dino Risi, puis partis en lecture ou relecture de nouvelles de Camilleri ou Pirandello. Pour leur écriture « efficace », je replongeai ensuite avec Desproges dans La minute nécessaire de Monsieur Cyclopède et avec Jean-Michel Ribes dans la série Palace. De délicieuses heures que je n’aurais pu m’autoriser avant !

Encouragé par ces plaisirs non coupables, j’allai jusqu’à relire et retravailler des textes écrits quinze ans plus tôt. Notamment une pièce, en français celle-ci, dont j’ai la faiblesse de croire qu’elle est aboutie. Peut-être devrait-on lancer une étude sur l’accroissement de l’optimisme lié à l’absorption d’anti-inflammatoires et d’antalgiques… 

Après cinquante jours, je peux donc livrer le constat suivant : sans confinement et sans douleur, je n’aurais pas saisi le moindre moment de répit pour lire, pour réfléchir à mes projets, pour imaginer. Et paradoxalement, mes horizons créatifs sont dégagés : il est peu probable que les blocs opératoires m’accueillent avant trois semaines, auxquelles s’ajoutera une incontournable rééducation.

Alors évidemment, j’aimerais lui murmurer : « Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille » ; et l’apprivoiser : « Ma douleur, donne-moi la main ; viens par ici ». Pour créer encore. Parce que douleur et création nous font sentir que nous sommes vivants.

(Texte publié dans L'art du confiné, de Morgane Nannini, Ed. Baie des anges)

Partager